
Cinq ans déjà ! Et pourtant, il semble qu’elle a toujours existé.
C’est assez dire qu’on ne saurait
plus s’en passer ! Il revint à son inspiré créateur de présenter cette
journée qui restera inoubliable dans plus d’un crâne, si l’on en juge par les visages
radieux de nos conférenciers sur la photo de groupe. On allait parler de l’Égypte avant Pharaon, sujet qui avait attiré une foule digne de
À toute seigneure, tous honneurs,
Béatrix
Midant-Reynes ouvrait le bal avec l’historiographie des recherches
prédynastiques, cours d’introduction à cette section trop méconnue de
l’égyptologie. Elle nous dit que longtemps, on appela les « siècles
obscurs », la période qui précéda l’apparition des premiers rois ; qu’on
mit même en doute l’existence d’une préhistoire en Egypte. Prenant son
auditoire par la main, elle posa alors le cadre de cette journée, à la manière
classique : unité de temps – le quatrième millénaire – unité de lieu – l’Égypte
– unité d’action – l’équipe
d’ARCHEO-NIL. restreignant
son champ d’action aux cents dernières années, elle fait voir que les
découvertes de l’expédition Bonaparte ont créé un tel choc qu’elles ont généré
des recherches sur ce qui était immédiatement disponible, rejetant dans les
limbes l’éventualité même d’une Préhistoire, qui n’était pas encore de mode, de
toute façon. Les hommes de l’époque, aventuriers, diplomates, et même
égyptologues, mirent sommairement au jour d’immenses merveilles et les firent
partir vers leurs grands musées nationaux respectifs.
De son côté, la Prédynastique est moins spectaculaire. Elle nécessite
un effort parfois dantesque vers le terrain ou le matériel. La Papesse blonde
pointe le doigt sur l’évolution parallèle de l’égyptologie en général, de la
Prédynastique en particulier, et des outils dont elles se servent :
frustes, ils excusent le doute de certains quant à la réalité d’une
Préhistoire, pointus et multiples comme aujourd’hui le Carbone 14 de
Libby ou les photos
satellites, ils font la preuve d’une continuité dont on n’aurait jamais du
douter.
La Prédynastique a son Pape (honoraire),
Flinders Petrie, installé à
jamais dans son Vatican Nagadien, qui prit le virage du XXème siècle en surfant
sur la soudaine vogue de la Préhistoire, dans la seconde moitié du XIXème. Elle
a son terrain de prédilection, qu’elle doit aux éléments qui la
commandent : le temps et le Nil, qui s’écoulent. Ce seront les déserts,
habités aux millénaires précédents, faits de sable propice à la conservation,
en retrait du Nil et de ses riches alluvions qui attirent des strates de
populations qui se superposent avec elles. Elle a ses cardinaux,
Wendorf,
Hoffmann et ses
cardinales,
Barbara Adams, Friedmann, parmi d’autres et des
meilleur(e)s.…
Le temps est lent pendant quatre vingt de ces cent années. Puis, en
Europe, ARCHEO-NIL vint. C’était il y a vingt ans, en
1990. Hier. Depuis lors, spécialité enfin reconnue par ses pairs, elle est
encore dans l’attente, si elle la cherche, d’une reconnaissance grand public qui
pourrait venir avec l’un ou l’autre des ses actuels terrains de fouilles.
La Haute-Egypte tient pour le moment la
corde avec son
Cimetière U, ses tombes
fantasmatiques des premiers souverains dont s’est déjà emparé le cinéma, avec
Adaïma où l’équipe d’ARCHEO-NIL
travaille depuis longtemps. C’est aussi le Delta et sa culture de Maadi-Bouto,
ses vestiges si profondément enfoncés dans les alluvions limoneuses. Ce sont
les déserts, à l’Ouest avec ses oasis, à l’Est avec ses wadi Araba ou Hammamat.
C’est enfin le très inexploré Grand Sud, le Gébel Ouwaynat, le
Gilf El-Kébir et le
wadi
Sora.
Le cadre de la journée était tracé, et de quelle façon. Restait à suivre les pistes ouvertes, ce que feront les quatre autres intervenants.

Et
Sa voix est aussi
jeune que son sourire, son sourire aussi franc que son allure, le tout
constituant un personnage d’un charisme tel que chacun le ressentit
immédiatement. S’imposant sans problème à l’espace environnant, le pensionnaire
de l’Institut français d’archéologie orientale de Caire décide pour nous
montrer comment les Egyptiens de l’époque prédynastique vivaient au quotidien,
de nous sortir des nécropoles où l’égyptologie enferme trop souvent les
chercheurs. Animer les bords du Nil ne signifie pas pour lui ramener le
crocodile du même nom dans son environnement original, mais bien plutôt
retracer le cadre de vie des Egyptiens des millénaires néolithiques, et ce
jusqu’au quatrième, terminus ad quem de son époque de prédilection. Il nous
montre la vague lente du déplacement des populations, quittant ce qui, d’une
savane herbeuse allait devenir un désert sableux, pour gagner en plusieurs
étapes ces bords du Nil et les richesses qu’ils supposent. Il nous dit aussi les différents courants d’immigrations,
africain avec la céramique, le sorgho et le bœuf, proche-oriental avec le
mouton, la chèvre, le porc et les céréales. Bref, il décrit ce que sont
quasiment
tous les pays du monde depuis des temps immémoriaux, de grands melting pots, ouverts aux influences voisines pour autant qu’elles apportent un
mieux au mode de vie indigène. Ces courants passés, il montre comment l’Egyptien
devenu sédentaire, se fait éleveur et agriculteur, creuse des fosses de
stockage, tout en maintenant les pratiques de chasse et de pêche,
indispensables à sa survie, notamment, et comme encore maintenant dans le
Sahel, en période de « soudure ». Avec lui, on
visite quelques uns de ces silos, parfois réutilisés en sépultures, on
contemple les fascinantes beautés des outils du temps, on pleure à la
destruction des sites prédynastiques, mangés par l’habitat moderne, ou congelés
par une occupation militaire certes garante de conservation des matériels, mais
frustrante pour le chercheur. On trépigne au pillage des sépultures – tiens, on
y revient – par les égyptologues premiers, puis par les prochains touristes, et
on termine le voyage en visitant Nagada et Adaïma, ces villages trésors, avec
leur habitat protecteur du soleil, dont la fameuse « boîte à
chaussures », incluant parfois une sépulture d’enfant sur leur seuil, des
éléments de cosmétiques dont hommes et femmes du quatrième millénaire étaient
friands, protecteurs qu’ils étaient des attaques du soleil, du sable, des
insectes et autres reptiles. Il nous montre enfin la naissance d’une élite,
abandonnant dans ses tombes des joyaux et autres regalia, dont le formidable
couteau de Den, symbole de la puissance pharaonique à naître.
Le repas avalé
, chacun
était prêt pour entendre Hendrickx. Pas Jimi le gaucher, Stan l’égyptologue.
Encore une stature, encore une voix, plus rauque que celle de son prédécesseur,
aux consonances et tournures de phrases d’outre-quiévrain prononcées, mais si
évocatrices. Pour notre plaisir, le flamand polyglotte avait choisi de nous
entretenir en français, qui n’est pas la langue qu’il maîtrise le mieux, si on
l’en croit. Personne en tout cas ne s’en est aperçu, et chacun a bien saisi le
message qu’il nous a délivré : l’iconographie de l’époque prédynastique est
un joyeux chambard de changements et de continuité. Allons y voir !
Presque tout tourna autour des
animaux : domestiques, désertiques ou aquatiques, ils sont partout dans
l’iconographie de l’époque prédynastique. Presque, car on commença par pénétrer
les arcanes de la classification des époques anciennes avec le coup de génie de
Petrie et ses impossibles voisinages de vases, qu’ils soient « white-crossed
lines » « decorated » ou « late ». Puis il nous
montra, croquis à l’appui, comment reproduire bien et/ou mal un sujet
initialement dessiné sur un support quasi cylindrique : c’est ainsi que le chien –
tiens, un animal – passe de l’avant à l’arrière du troupeau. Un peu de bon sens
ne peut pas nuire ! Et pouis Hépouy[1]
délaissa provisoirement son Delta natif pour nous montrer ce que fut la chasse
dans l’Égypte de ce temps. Elle pouvait viser à vaincre le chaos représenté par
toute une ménagerie allant de l’hippopotame au scorpion, en passant par l’âne –
sauvage – , le flamant, le crocodile et bien d’autres qu’il s’agissait soit de
tuer, soit d’entraver et de parquer en signe de puissance et de maîtrise d’un
chaos toujours prêt à s’installer. La chasse allait même jusqu’à la guerre,
l’homme étranger remplaçant avantageusement l’animal dans des
figurations
toutes à la gloire du roi égyptien. Elle pouvait aussi jouer le rôle social
qu’elle se donne toujours de nos jours, de rassembler ceux qui ayant les moyens
d’y sacrifier, se considèrent comme l’élite. C’est ainsi que les fossés de
sable ont conservé les reliefs de ces « festins du désert », lointains
ancêtres de nos repas cynégétiques.
L’homme de Bruxelles
entra ensuite dans un domaine familier tant à ses compatriotes qu’aux Egyptiens,
prédynastiques ou non : l’humour. Et de nous montrer que vaincre le chaos
pouvait se combiner avec des gestes d’une tout autre dimension que la chasse ou
la guerre, comme la cosmétique, ou l’art de lutter contre l’ennemi en écrasant
ses fards sur sa palette : tout simplement en dessinant cet ennemi sur la
partie qui reçoit le pilon et s’use, tuant ainsi à répétition – quelle joie –
l’ennemi représenté.
L’iconographie peut aussi parfois
sembler obscure. Un manche de couteau nous montre un serpent et une girafe
squattant un défilé d’échassiers ; des femmes à tête d’oiseaux (non non, je n’ai pas dit « sans cervelle »), s’associent à des taureaux pour des significations subtiles. Mais
que cette obscurité aille jusqu’à ce qu’un flamand, devant sa page blanche, ne
sache plus distinguer son homonyme rose d’un autruchon (gris ?), laisse
totalement pantois !
La revue animale – et avec elle la trop
courte conférence – se termina, après un passage obligé par les faucons, un peu
brutalement dans le désert, avec le sauvetage in extremis de représentations
rupestres contemporaines et explicatives des figurations présentes sur la tête
de massue de Narmer – ah, c’est vrai, on ne doit plus l’appeler ainsi ! – .
On aimerait redoubler avec Stan.
C’est déjà fait, et
même tripler, avec Dominique Farout qui lui succède. Le gabarit n’est pas le
même, la vivacité enflamme et le geste et la voix, dans une approche de
l’écriture égyptienne toute en comparaison. Sumer sera l’autre pôle d’une étude
au sujet revisité, qui nous met dès le départ « dans la grande maison du dieu ». Boufre !! D’entrée, tout
de go !! Une avalanche d’idéogrammes, de phonogrammes, de déterminatifs,
d’homophones et de polyphonies, qui, respectant le principe purement égyptien
de l’antéposition honorifique, s’organise finalement selon les principes de
hiérarchie, d’harmonie et de chronologie, dans cet ordre de prévalence. La
proto-écriture des sceaux-cylindres conduit invariablement à
Revenant à son étude par l’une des deux
voies probables qu’empruntèrent les échanges moteurs de cette invention, il
nous dit sa foi en une sorte de progression itérative des langues de Sumer et
d’Egypte, fondée sur les échanges commerciaux et autres entre les deux pays. Et
c’est ainsi que nous retournâmes derechef « dans la grande maison du dieu » pour y comparer les façons
sumérienne et égyptienne d’écrire ces mots. Emmerkar et son clou contre
Thot : y aura-t-il un jour un arbitre pour ce match ?
La journée touchait à sa fin, mais le
point d’orgue [2]était
à venir. Histoire d’illustrer l’apport de cette époque prédynastique à la
civilisation pharaonique, il
avait été demandé à
Pendant une heure et demie, l’homme
d’Avallon ouvrit des fenêtres sur l’ensemble des sujets qu’il évoqua. Les
généralités sur les Textes des Pyramides, nécessaires en cette occasion,
passèrent par les pyramides à textes, qui permirent de faire le point des
recherches de la Mission archéologique française de Saqqarah, et de celles de l’« Equipe
Égypte Nilotique et Méditerranéenne »,
évoquèrent les ombres célèbres des Maspero, Mariette, Sethe et
Faulkner et les très actuels James Allen, Jan Assmann et autres Gertie
Englund. La structure des pyramides à textes, la disposition des différents
types de formules sur les parois des diverses pièces inscrites de ces pyramides, nous rappelaient le voyage d’Est
en Ouest accompli par le défunt, futur bienheureux. Comme le fleuve mère égyptien,
les Textes des Pyramides se posèrent en couches
sédimentaires que l’homme aux fines lunettes arrangea en trois strates,
dont deux pré-osiriennes, l’une d’entre elles qualifiée même d’
« archaïque ». Celle qui allait nous intéresser.
Il entreprit alors de montrer que les Textes
des Pyramides furent conçus comme un texte générique qui demandait aux scribes
de personnaliser le texte de base par le nom du défunt pour le rendre
performatif, qualité essentielle à leurs yeux, dans l’optique de leur religion
« immanente et distributive »[3].
S’inscrivant derechef dans la
thématique de cette Cinquième Rencontre, l’homme des samedis pablonerudiens
administra les preuves éblouissantes de l’ancienneté pour le moins thinite des Textes
des Pyramides : des déterminatifs non pyramidaux, il passa à un dieu
babouin Hedjourou, présent dans les Textes des Pyramides, mais absent de toute
autre documentation depuis la IIIème dynastie, s’attarda sur Mafdet la
panthère, ou la genette, apparue du temps de Den et réapparaissant dans ces Textes,
glosa les Jumeaux du Roi, rejoignit les Enfants d’Horus assis près de la Tour
de Qati, affilia Horus et Sokar, et finit par s’abriter sous les voûtes d’Âha, probablement
reproduites à la VIème dynastie dans la pyramide de Khufu, et autres rois de l’Ancien
Empire.
La journée se terminait ainsi qu’elle
avait commencé, dans la fièvre de ce qu’on venait d’entendre, et dans
l’expectative de ce qu’on allait pouvoir réécouter, si la technique avait suivi.
Mais, avons-nous réellement épuisé le sujet ?
Sesh, à sec d’émotions.
[1] cf Jean-Pierre Corteggiani « l’Egypte ancienne et ses dieux - dictionnaire illustré » Fayard 2007 590 pages, 686 notices, 360 illustrations. Page 196
[2] « Moment intense à la fin d’une célébration. »
[3]