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P1020668.JPGCinq ans déjà ! Et pourtant, il semble qu’elle a toujours existé. C’est assez dire qu’on ne saurait plus s’en passer ! Il revint à son inspiré créateur de présenter cette journée qui restera inoubliable dans plus d’un crâne, si l’on en juge par les visages radieux de nos conférenciers sur la photo de groupe. On allait parler de l’Égypte avant Pharaon, sujet qui avait attiré une foule digne de la mémorable Première Journée. « On », c’est tout simplement la meilleure équipe qu’on puisse réunir de par le monde dans cette spécialité, complétée du Maître des Textes des Pyramides: Béatrix Midant-Reynes, Dominique Farout, Stan Hendricks, Bernard Mathieu et Yann Tristant.

À toute seigneure, tous honneurs, Béatrix Midant-Reynes ouvrait le bal avec l’historiographie des recherches prédynastiques, cours d’introduction à cette section trop méconnue de l’égyptologie. Elle nous dit que longtemps, on appela les « siècles obscurs », la période qui précéda l’apparition des premiers rois ; qu’on mit même en doute l’existence d’une préhistoire en Egypte. Prenant son auditoire par la main, elle posa alors le cadre de cette journée, à la manière classique : unité de temps – le quatrième millénaire – unité de lieu – l’Égypte – unité d’action – l’équipe d’ARCHEO-NIL. restreignant son champ d’action aux cents dernières années, elle fait voir que les découvertes de l’expédition Bonaparte ont créé un tel choc qu’elles ont généré des recherches sur ce qui était immédiatement disponible, rejetant dans les limbes l’éventualité même d’une Préhistoire, qui n’était pas encore de mode, de toute façon. Les hommes de l’époque, aventuriers, diplomates, et même égyptologues, mirent sommairement au jour d’immenses merveilles et les firent partir vers leurs grands musées nationaux respectifs.

De son côté, la Prédynastique est moins spectaculaire. Elle nécessite un effort parfois dantesque vers le terrain ou le matériel. La Papesse blonde pointe le doigt sur l’évolution parallèle de l’égyptologie en général, de la Prédynastique en particulier, et des outils dont elles se servent : frustes, ils excusent le doute de certains quant à la réalité d’une Préhistoire, pointus et multiples comme aujourd’hui le Carbone 14 de Libby ou les photos satellites, ils font la preuve d’une continuité dont on n’aurait jamais du douter.

La Prédynastique a son Pape (honoraire), Flinders Petrie, installé à jamais dans son Vatican Nagadien, qui prit le virage du XXème siècle en surfant sur la soudaine vogue de la Préhistoire, dans la seconde moitié du XIXème. Elle a son terrain de prédilection, qu’elle doit aux éléments qui la commandent : le temps et le Nil, qui s’écoulent. Ce seront les déserts, habités aux millénaires précédents, faits de sable propice à la conservation, en retrait du Nil et de ses riches alluvions qui attirent des strates de populations qui se superposent avec elles. Elle a ses cardinaux, Wendorf, Hoffmann et ses cardinales, Barbara Adams, Friedmann, parmi d’autres et des meilleur(e)s.

Le temps est lent pendant quatre vingt de ces cent années. Puis, en Europe, ARCHEO-NIL vint. C’était il y a vingt ans, en 1990. Hier. Depuis lors, spécialité enfin reconnue par ses pairs, elle est encore dans l’attente, si elle la cherche, d’une reconnaissance grand public qui pourrait venir avec l’un ou l’autre des ses actuels terrains de fouilles.

La Haute-Egypte tient pour le moment la corde avec son Cimetière U, ses tombes fantasmatiques des premiers souverains dont s’est déjà emparé le cinéma, avec Adaïma où l’équipe d’ARCHEO-NIL travaille depuis longtemps. C’est aussi le Delta et sa culture de Maadi-Bouto, ses vestiges si profondément enfoncés dans les alluvions limoneuses. Ce sont les déserts, à l’Ouest avec ses oasis, à l’Est avec ses wadi Araba ou Hammamat. C’est enfin le très inexploré Grand Sud, le Gébel Ouwaynat, le Gilf El-Kébir et le wadi Sora.

Le cadre de la journée était tracé, et de quelle façon. Restait à suivre les pistes ouvertes, ce que feront les quatre autres intervenants.

 

D:\Mes documents\egyptologie\ANNEE 2009-2010\REN 5\REN 5 CHANTIER\CONF YANN TRISTANT\fotos red pxp tristant\Image140.jpg

Et Yann Tristant imposa gentiment sa présence sur l’estrade.

Sa voix est aussi jeune que son sourire, son sourire aussi franc que son allure, le tout constituant un personnage d’un charisme tel que chacun le ressentit immédiatement. S’imposant sans problème à l’espace environnant, le pensionnaire de l’Institut français d’archéologie orientale de Caire décide pour nous montrer comment les Egyptiens de l’époque prédynastique vivaient au quotidien, de nous sortir des nécropoles où l’égyptologie enferme trop souvent les chercheurs. Animer les bords du Nil ne signifie pas pour lui ramener le crocodile du même nom dans son environnement original, mais bien plutôt retracer le cadre de vie des Egyptiens des millénaires néolithiques, et ce jusqu’au quatrième, terminus ad quem de son époque de prédilection. Il nous montre la vague lente du déplacement des populations, quittant ce qui, d’une savane herbeuse allait devenir un désert sableux, pour gagner en plusieurs étapes ces bords du Nil et les richesses qu’ils supposent.  Il nous dit aussi les différents courants d’immigrations, africain avec la céramique, le sorgho et le bœuf, proche-oriental avec le mouton, la chèvre, le porc et les céréales. Bref, il décrit ce que sont quasimentD:\Mes documents\egyptologie\ANNEE 2009-2010\REN 5\REN 5 CHANTIER\CONF YANN TRISTANT\fotos red pxp tristant\Image53.jpg tous les pays du monde depuis des temps immémoriaux, de grands melting pots, ouverts aux influences voisines pour autant qu’elles apportent un mieux au mode de vie indigène. Ces courants passés, il montre comment l’Egyptien devenu sédentaire, se fait éleveur et agriculteur, creuse des fosses de stockage, tout en maintenant les pratiques de chasse et de pêche, indispensables à sa survie, notamment, et comme encore maintenant dans le Sahel, en période de « soudure ». Avec lui, on visite quelques uns de ces silos, parfois réutilisés en sépultures, on contemple les fascinantes beautés des outils du temps, on pleure à la destruction des sites prédynastiques, mangés par l’habitat moderne, ou congelés par une occupation militaire certes garante de conservation des matériels, mais frustrante pour le chercheur. On trépigne au pillage des sépultures – tiens, on y revient – par les égyptologues premiers, puis par les prochains touristes, et on termine le voyage en visitant Nagada et Adaïma, ces villages trésors, avec leur habitat protecteur du soleil, dont la fameuse « boîte à chaussures », incluant parfois une sépulture d’enfant sur leur seuil, des éléments de cosmétiques dont hommes et femmes du quatrième millénaire étaient friands, protecteurs qu’ils étaient des attaques du soleil, du sable, des insectes et autres reptiles. Il nous montre enfin la naissance d’une élite, abandonnant dans ses tombes des joyaux et autres regalia, dont le formidable couteau de Den, symbole de la puissance pharaonique à naître.

Le repas avaléD:\Mes documents\egyptologie\ANNEE 2009-2010\REN 5\REN 5 CHANTIER\Photos\P1020602.JPG, chacun était prêt pour entendre Hendrickx. Pas Jimi le gaucher, Stan l’égyptologue. Encore une stature, encore une voix, plus rauque que celle de son prédécesseur, aux consonances et tournures de phrases d’outre-quiévrain prononcées, mais si évocatrices. Pour notre plaisir, le flamand polyglotte avait choisi de nous entretenir en français, qui n’est pas la langue qu’il maîtrise le mieux, si on l’en croit. Personne en tout cas ne s’en est aperçu, et chacun a bien saisi le message qu’il nous a délivré : l’iconographie de l’époque prédynastique est un joyeux chambard de changements et de continuité. Allons y voir !

Presque tout tourna autour des animaux : domestiques, désertiques ou aquatiques, ils sont partout dans l’iconographie de l’époque prédynastique. Presque, car on commença par pénétrer les arcanes de la classification des époques anciennes avec le coup de génie de Petrie et ses impossibles voisinages de vases, qu’ils soient « white-crossed lines » « decorated » ou « late ». Puis il nous montra, croquis à l’appui, comment reproduire bien et/ou mal un sujet initialement dessiné sur un support quasi cylindrique : c’est ainsi que le chien – tiens, un animal – passe de l’avant à l’arrière du troupeau. Un peu de bon sens ne peut pas nuire ! Et pouis Hépouy[1] délaissa provisoirement son Delta natif pour nous montrer ce que fut la chasse dans l’Égypte de ce temps. Elle pouvait viser à vaincre le chaos représenté par toute une ménagerie allant de l’hippopotame au scorpion, en passant par l’âne – sauvage – , le flamant, le crocodile et bien d’autres qu’il s’agissait soit de tuer, soit d’entraver et de parquer en signe de puissance et de maîtrise d’un chaos toujours prêt à s’installer. La chasse allait même jusqu’à la guerre, l’homme étranger remplaçant avantageusement l’animal dans des D:\Mes documents\egyptologie\ANNEE 2009-2010\REN 5\REN 5 CHANTIER\CONF STAN HENDRICK\fotos tirées du pwp\fotos ppt\Image284.jpgfigurations toutes à la gloire du roi égyptien. Elle pouvait aussi jouer le rôle social qu’elle se donne toujours de nos jours, de rassembler ceux qui ayant les moyens d’y sacrifier, se considèrent comme l’élite. C’est ainsi que les fossés de sable ont conservé les reliefs de ces « festins du désert », lointains ancêtres de nos repas cynégétiques.

L’homme de Bruxelles entra ensuite dans un domaine familier tant à ses compatriotes qu’aux Egyptiens, prédynastiques ou non : l’humour. Et de nous montrer que vaincre le chaos pouvait se combiner avec des gestes d’une tout autre dimension que la chasse ou la guerre, comme la cosmétique, ou l’art de lutter contre l’ennemi en écrasant ses fards sur sa palette : tout simplement en dessinant cet ennemi sur la partie qui reçoit le pilon et s’use, tuant ainsi à répétition – quelle joie – l’ennemi représenté.

L’iconographie peut aussi parfois sembler obscure. Un manche de couteau nous montre un serpent et une girafe squattant un défilé d’échassiers ; des femmes à tête d’oiseaux (non non, je n’ai pas dit « sans cervelle »), s’associent à des taureaux pour des significations subtiles. Mais que cette obscurité aille jusqu’à ce qu’un flamand, devant sa page blanche, ne sache plus distinguer son homonyme rose d’un autruchon (gris ?), laisse totalement pantois !

La revue animale – et avec elle la trop courte conférence – se termina, après un passage obligé par les faucons, un peu brutalement dans le désert, avec le sauvetage in extremis de représentations rupestres contemporaines et explicatives des figurations présentes sur la tête de massue de Narmer – ah, c’est vrai, on ne doit plus l’appeler ainsi ! – .

On aimerait redoubler avec Stan.

C:\Documents and Settings\christian\Local Settings\Temporary Internet Files\Content.Word\P1020666aPG.JPGC’est déjà fait, et même tripler, avec Dominique Farout qui lui succède. Le gabarit n’est pas le même, la vivacité enflamme et le geste et la voix, dans une approche de l’écriture égyptienne toute en comparaison. Sumer sera l’autre pôle d’une étude au sujet revisité, qui nous met dès le départ « dans la grande maison du dieu ». Boufre !! D’entrée, tout de go !! Une avalanche d’idéogrammes, de phonogrammes, de déterminatifs, d’homophones et de polyphonies, qui, respectant le principe purement égyptien de l’antéposition honorifique, s’organise finalement selon les principes de hiérarchie, d’harmonie et de chronologie, dans cet ordre de prévalence. La proto-écriture des sceaux-cylindres conduit invariablement à la tombe U-j d’Abydos et à la véritable naissance de l’écriture égyptienne, dont notre conférencier rapporte que d’aucuns l’attribuent à un phénomène climatique. Il est vrai qu’on prête beaucoup au climat par ces temps. L’écriture n’est pas une condition nécessaire au développement d’une civilisation dira aussi l’homme de la rue d’Ulm. Et de citer les royaumes Incas et de Chaka, roi des Zoulous, dont j’ignorais les démêlés avec nos amis rosbifs. Mais, l’un comme l’autre n’ont pas survécu! Pas plus que l’Égypte pharaonique d’ailleurs.

Revenant à son étude par l’une des deux voies probables qu’empruntèrent les échanges moteurs de cette invention, il nous dit sa foi en une sorte de progression itérative des langues de Sumer et d’Egypte, fondée sur les échanges commerciaux et autres entre les deux pays. Et c’est ainsi que nous retournâmes derechef « dans la grande maison du dieu » pour y comparer les façons sumérienne et égyptienne d’écrire ces mots. Emmerkar et son clou contre Thot : y aura-t-il un jour un arbitre pour ce match ?

 

C:\Documents and Settings\christian\Local Settings\Temporary Internet Files\Content.Word\P1020666b.jpgLa journée touchait à sa fin, mais le point d’orgue [2]était à venir. Histoire d’illustrer l’apport de cette époque prédynastique à la civilisation pharaonique, il    

 avait été demandé à Bernard Mathieu, notre Grand Scribe Enseignant, Grand Supérieur des Secrets des Parois des Pyramides à Textes, de nous montrer que ces textes apparus à la Vème dynastie étaient nés beaucoup plus tôt.

Pendant une heure et demie, l’homme d’Avallon ouvrit des fenêtres sur l’ensemble des sujets qu’il évoqua. Les généralités sur les Textes des Pyramides, nécessaires en cette occasion, passèrent par les pyramides à textes, qui permirent de faire le point des recherches de la Mission archéologique française de Saqqarah, et de celles de l’« Equipe Égypte Nilotique et Méditerranéenne », évoquèrent les ombres célèbres des Maspero, Mariette, Sethe et Faulkner et les très actuels James Allen, Jan Assmann et autres Gertie Englund. La structure des pyramides à textes, la disposition des différents types de formules sur les parois des diverses pièces inscrites de ces pyramides, nous rappelaient le voyage d’Est en Ouest accompli par le défunt, futur bienheureux. Comme le fleuve mère égyptien, les Textes des Pyramides se posèrent en couches  sédimentaires que l’homme aux fines lunettes arrangea en trois strates, dont deux pré-osiriennes, l’une d’entre elles qualifiée même d’ « archaïque ». Celle qui allait nous intéresser.

Il entreprit alors de montrer que les Textes des Pyramides furent conçus comme un texte générique qui demandait aux scribes de personnaliser le texte de base par le nom du défunt pour le rendre performatif, qualité essentielle à leurs yeux, dans l’optique de leur religion « immanente et distributive »[3].

S’inscrivant derechef dans la thématique de cette Cinquième Rencontre, l’homme des samedis pablonerudiens administra les preuves éblouissantes de l’ancienneté pour le moins thinite des Textes des Pyramides : des déterminatifs non pyramidaux, il passa à un dieu babouin Hedjourou, présent dans les Textes des Pyramides, mais absent de toute autre documentation depuis la IIIème dynastie, s’attarda sur Mafdet la panthère, ou la genette, apparue du temps de Den et réapparaissant dans ces Textes, glosa les Jumeaux du Roi, rejoignit les Enfants d’Horus assis près de la Tour de Qati, affilia Horus et Sokar, et finit par s’abriter sous les voûtes d’Âha, probablement reproduites à la VIème dynastie dans la pyramide de Khufu, et autres rois de l’Ancien Empire.

La journée se terminait ainsi qu’elle avait commencé, dans la fièvre de ce qu’on venait d’entendre, et dans l’expectative de ce qu’on allait pouvoir réécouter, si la technique avait suivi. Mais, avons-nous réellement épuisé le sujet ?

Sesh, à sec d’émotions.


[1] cf Jean-Pierre Corteggiani « l’Egypte ancienne et ses dieux - dictionnaire illustré » Fayard 2007 590 pages, 686 notices, 360 illustrations. Page   196

[2] « Moment intense à la fin d’une célébration. »

[3] Bernadette Menu, « la tradition juridique face au pluralisme culturel », revue Méditerranées n° 24, p.153