Quand se met en place la civilisation
pharaonique, telle qu'elle nous apparaît
à travers textes et monuments
grandioses, l'Égypte a déjà un long
passé. Car si l'histoire des premiers
Pharaons remonte au début du IIIe
millénaire, les racines de leur histoire
plongent dans un passé bien plus
lointain, dans une préhistoire qui s'est
jouée au gré des variations climatiques
de la dernière période du Quaternaire,
l'Holocène, de 10 000 avant notre ère à
nos jours. En effet, s'il est un lieu où
les modifications environnementales ont
tenu un rôle clé dans l'aventure
humaine, c'est bien en cet endroit, à
ces époques lointaines où les caprices
des cieux ont entraîné les hommes à des
défis toujours plus grands. Après s'être
concentrées sur la vallée du Nil, où
l'existence d'une préhistoire a été
démontrée dès la fin du XIXe siècle par
l'archéologue britannique Flinders
Petrie, les recherches se sont déplacées
ces vingt-cinq dernières années vers les
déserts, révélant un étonnant va et
vient de groupes pastoraux, entre 10 000
avant notre ère et le début de
l'aridification définitive, vers 4 000
avant notre ère. On a très peu
d'informations sur ce qui se passe à
cette époque dans la vallée du Nil, sans
doute en raison du comportement du
fleuve qui, alternativement, a creusé et
exhaussé sa vallée, détruisant ou
ensevelissant les sites.
Une double
appartenance, entre Afrique et Orient
La scène s'éclaire courant Ve
millénaire, avec l'apparition, au Fayoum
et dans le delta du Nil, des premiers
sites pleinement néolithiques. Au Fayoum
et à Mérimdé Beni-Salâme, puis à El-Omari,
l'homme est devenu éleveur et cultive
les céréales. Hormis le bœuf, dont la
domestication au Sahara dès le VIIIe
millénaire ne doit pas être exclue,
toutes ces espèces sont d'origine
orientale : chèvres, moutons, porcs,
orge, blé et lin trouvent leur biotope
originel dans cette zone levantine, où
ils ont été domestiqués à une époque
plus ancienne. La préhistoire
égyptienne, dans ses aspects les plus
lointains, reflète donc cette double
appartenance à la fois africaine et
orientale. Elle est à l'image du fleuve,
qui prend ses sources au cœur de
l'Afrique, se déploie sur plus de 6600
km, traverse un désert parmi les plus
arides du monde, pour se jeter enfin,
bras ouverts, dans la Méditerranée, une
mer peu fréquentée jusqu'au IIe
millénaire avant notre ère. Vers l'est,
au contraire, l'isthme de Suez et les
côtes syro-palestiniennes constituent
très tôt les grandes pénétrantes vers le
monde oriental, c'est la voie de passage
obligée pour un Égyptien qui fuit la
vallée, comme le montreront plus tard
les aventures de Sinouhé.
C'est au tournant du IVe millénaire,
vers 4200 avant notre ère, que se
mettent en place les premiers éléments
d'une aventure humaine qui se conclura,
un millénaire plus tard, par
l'apparition du plus ancien État de la
planète.
La culture
de Badari
À l'extrémité nord de la Haute-Égypte,
entre les villes modernes d'Assiout et
de Tahta, un ensemble homogène se
dessine à travers une succession de
nécropoles qui s'échelonnent au pied du
massif calcaire, sur la rive orientale
du Nil, au long d'une trentaine de
kilomètres. Il s'agit de la culture de
Badari. Inhumés sur le côté, en position
recroquevillée, dite « fœtale », la tête
généralement orientée au sud, les
individus reposent dans de simples
fosses, souvent enveloppés ou recouverts
de nattes. Le matériel qui les
accompagne révèle une société complexe
et inégalitaire, capable de produire des
biens de luxe. À côté des belles
poteries rouges à bord noir et surface
ondulée, on note des objets en ivoire de
très grande qualité : figurines
généralement féminines, cuillers,
peignes, épingles de cheveux. Les
palettes à fard, réalisées dans une
belle pierre vert-noir appelée « grauwacke
», et dont les gîtes se trouvent dans le
wadi Hammamat, font leur apparition sous
des formes simples de losanges plus ou
moins allongés. Le peu qu'on connaisse
des habitats atteste un mode de
subsistance mixte, où, à côté des
espèces domestiques, l'économie de
ponction – chasse, pêche, cueillette –
joue encore un rôle important. Les
relations avec leurs voisins de
Basse-Égypte sont attestées à travers
certains groupes d'outillage lithique –
les pointes de flèches à base concave
– et peut-être dans la technique
particulière de polir les poteries. Ces
populations connaissaient bien les
déserts et particulièrement le désert
oriental, entre Nil et mer Rouge,
qu'elles traversaient en quête de
coquillages marins et dont elles surent
très vite exploiter les richesses
pétrographiques – grauwacke, stéatite,
malachite. Avec la culture badarienne,
on assiste à l'amorce d'un processus qui
ira en s'accélérant.
La première
culture de Nagada
Vers 3800 avant notre ère, l'aire
occupée par les populations badariennes
s'étend vers le sud, constituant alors
la première culture de Nagada, du nom du
grand cimetière fouillé par Petrie, à
quelques kilomètres au nord de la ville
moderne de Louxor. Peu à peu,
l'agriculture, et tout particulièrement
l'agriculture céréalière, va être amenée
à jouer un rôle clé dans les processus
de hiérarchisation sociale, dont
l'évolution des pratiques funéraires est
le plus frappant reflet. Dans cet
univers, tous les morts ne sont pas
traités de façon égale. Le phénomène
inégalitaire se traduit par
l'accumulation d'objets dans certaines
tombes et par le soin apporté à la
confection de certains d'entre eux. Les
belles poteries polies rouges s'ornent à
présent – au moins certaines d'entre
elles – de dessins peints en blanc :
simples motifs géométriques, décors
végétaux ou animaux riverains –
crocodiles, poissons, hippopotames – au
corps strié de chevrons. Quand la figure
humaine apparaît, ce qui est très rare,
elle traduit déjà des relations fortes
de pouvoir entre les hommes : des
personnages au chef paré de plumes, les
bras levés en signe de victoire,
dominent des sujets plus petits,
enchaînés et aux bras entravés (vase de
Bruxelles et d'Abydos). C'est l'image du
guerrier victorieux.
L'ensemble
culturel de Basse-Égypte
À la même époque, et jusque vers 3500,
se développe en Basse-Égypte, une
culture de pasteurs-agriculteurs, comme
en témoignent les restes abondants de
faune domestique et les kilos de graines
de céréales retrouvées dans les silos du
site de Maadi, localité actuelle de la
banlieue du Caire. À l'inverse de ce qui
se passe en Haute-Égypte, le monde
funéraire a ici un faible impact. Les
morts sont inhumés dans de simples
fosses avec très peu d'offrandes,
souvent sans offrande. Ce qui
caractérise l'ensemble culturel de
Basse-Égypte, ce sont ses relations
privilégiées avec le Proche-Orient
voisin. De Palestine viennent les
céramiques à pied, à col, à anses, à
décor en mamelons, les grands racloirs
de silex, les lames de silex de type dit
« cananéen », la résine et dans cette
perspective, le cuivre qui se
substituera plus vite qu'ailleurs et
dans de plus grandes proportions aux
autres matières premières. Les
importations de Haute-Égypte, en
revanche, sont plus modestes : têtes de
massue discoïdes, vases de pierre,
palettes rhomboïdales et quelques
poteries rouges à bord noir. Mais, sous
la pression de la turbulente élite des
princes nagadiens, à présent trop à
l'étroit dans leur berceau, dans
ces cinq cents kilomètres de vallée qui
séparent Assiout d'Éléphantine, les
communautés agro-pastorales de
Basse-Égypte vont disparaître, absorbées
plus ou moins radicalement par le groupe
dominant. Ces modalités d'acculturation
sont aujourd'hui très discutées. Plutôt
qu'une guerre de conquête pure et dure,
on conçoit des formes d'assimilation
plus variées : alliances, mariages, sans
exclure les coups de force, notamment
avec certains groupes rebelles du Delta,
comme en témoigneront les documents de
la fin de la période – les palettes
ornées.
L'expansion
nagadienne
Cette expansion nagadienne ne se
limitera pas au nord du pays, mais
trouvera son symétrique au sud, en se
déployant jusqu'aux marges de la seconde
cataracte, en Nubie, là où se
développeront des communautés
particulières de Nubiens
« égyptianisés », le fameux Groupe A.
Cette période d'expansion correspond à
la seconde phase de la culture
nagadienne. L'accentuation considérable
du processus de hiérarchisation est
visible dans les nécropoles par une
tendance marquée à l'accumulation des
biens de consommation et de prestige.
L'élite affirme alors sa différence par
la possession d'objets luxueux. C'est
l'époque des grands couteaux, dont la
confection exprime un des sommets
mondiaux de la taille du silex, des
bijoux en cuivre et en or, des ivoires
travaillés, des pierres précieuses
parfois venues de très loin, comme le
lapis lazuli originaire d'Afghanistan,
des palettes à fard zoomorphes et des
belles poteries à fond blanc, décorées
de motifs peints à l'ocre : spirales,
vaguelettes, lignes ondulées, mais
également des scènes complexes dominées
par le thème de la navigation. L'axe du
Nil n'est pas seulement la voie de
communication par excellence, celle qui
relie le Delta au cœur africain, c'est
aussi le lien symbolique qui unit deux
mondes symétriques : celui des vivants
et celui des morts. La tombe des Grands
de Nagada, en ces temps d'expansion et
de domination, reflète peu à peu la
maison des vivants : elle s'édifie, se
complexifie, alliant l'utilisation de la
brique crue à la multiplication des
chambres et des magasins.
Progressivement, durant la phase finale
du Prédynastique, phase Nagada III, elle
redessinera pour l'éternité l'image des
palais royaux, entourés de murs à redans
et de tombes subsidiaires destinées à
l'entourage du roi.
Nagada III,
la naissance de l'écriture : la palette
de Narmer
C'est cette dernière phase du Nagadien,
entre 3300 et 2900, qui voit
l'apparition du processus de
codification, un des caractères des
sociétés étatiques. Plusieurs artefacts
disparaissent, comme la poterie décorée,
les beaux couteaux de silex, d'autres
évoluent, comme les palettes à fard
devenues supports d'iconographie, tandis
que des formes nouvelles commencent à
voir le jour, comme certains vases que
l'on retrouvera tout au long de l'Ancien
Empire. Mais la grande nouveauté de
Nagada III, c'est le début de
l'écriture.
Dans la tombe U-j d'Abydos, des poteries
portaient peints à l'ocre rouge des
animaux associés à des motifs végétaux,
interprétés comme les premiers signes de
l'écriture hiéroglyphique, et lus comme
la désignation du domaine (le végétal)
de rois (les animaux) qui auraient régné
durant une « dynastie 0 », soit entre
3300 et 3100 avant notre ère. Dès cette
époque, un signe rectangulaire typique,
appelé serekh, considéré comme la
représentation d'une façade de palais,
apparaît incisé sur la panse des
poteries, parfois surmonté d'un faucon
et à l'intérieur duquel prendra place,
sous la Première Dynastie, le nom du
Pharaon. Ainsi l'écriture apparaît-elle
en relation avec la gestion des échanges
commerciaux, la volonté de garantir
l'intégrité et la qualité du produit,
volonté émanant d'une élite de plus en
plus puissante, qui, très rapidement,
saura reconnaître ce « pouvoir » de
l'écrit et se l'attribuera en se
désignant : avant tout énoncé plus
complexe, le mot renvoie au nom royal.
La palette de Narmer, découverte à
Hiérakonpolis et conservée au musée du
Caire, synthétise admirablement cette
époque charnière, quand la préhistoire
vient buter aux premières marches de
l'histoire. Réalisée en grauwacke, sur
un support traditionnel, celui de la
palette à fard attestée dès le Badarien,
elle porte en relief une iconographie
magnifiquement structurée, dominée par
la double tête de la déesse vache Bat, à
visage humain, encadrant le nom du roi
dans son serekh. Au verso, le roi figuré
avec la couronne blanche de Haute-Égypte
assomme de sa massue piriforme un
prisonnier agenouillé. Les signes
hiéroglyphiques informent qu'il s'agit
d'un homme (symbole probable d'une
population ?) du Delta. Dans la partie
basse, des ennemis dénudés et morts
expriment la défaite. Au recto, le
godet, dessiné par l'entrelas du cou de
deux monstres tenus en laisse, notifie
que le rôle premier de l'objet n'a pas
été oublié, qu'il s'agit bien d'une
palette à fard et non d'un simple et
innocent support pour une iconographie
de caractère royale. Le roi, porté sur
le registre du haut, coiffe cette fois
la couronne rouge de Basse-Égypte. Il
avance, précédé de son scribe et de ses
porte-étendards, vers la « Grande porte
d'Horus, le harponneur », désignation de
la ville de Bouto, à l'extrémité du
Delta. Deux rangées d'ennemis allongés,
la tête coupée placée entre les jambes,
expriment l'ampleur de la défaite. C'est
dans l'achèvement du processus
d'unification des deux terres que se
situe ce document, principe de dualité
consubstanciel à la royauté égyptienne.
L'image s'est fixée en un stéréotype
appelé à traverser trois millénaires :
celle du roi massacreur. Tandis qu'au
plan social, l'ascension vertigineuse de
l'élite se traduit par la monumentalité
des tombeaux et l'accumulation du
mobilier funéraire, elle s'exprime ici
par une sorte d'exaltation de la
violence, violence totalement dominée
par l'institution monarchique, qui, loin
de traduire simplement des événements,
sublime la force et la puissance,
exprime une idéologie dont se générera
l'image du Pharaon à travers les siècles
à venir.
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